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Entretien avec les artistes et artisans du film Un dimanche à Kigali
10.04.2006
Un dimanche à Kigali
Un dimanche à Kigali met en scène la bouleversante histoire d’amour d’un Québécois et d’une magnifique Rwandaise, dans un pays en proie à l’horreur. Douze ans après le génocide rwandais qui a fait près d’un million de morts en moins de trois mois, le réalisateur Robert Favreau revisite cette sombre page de l’histoire, par le biais d’une œuvre troublante mettant en vedette Luc Picard et Fatou N’Diaye. Ceux-ci ont bien voulu nous parler de leur expérience de tournage bouleversante dans le pays des mille collines.

Le récit d’Un dimanche à Kigali, d’abord né de la plume de l’écrivain Gil Courtemanche, oscille entre réalité et fiction. Il témoigne de l’horreur véritable de cette guerre fratricide vue à travers les yeux d’un cinéaste désabusé, personnage de fiction épris d’une jeune et magnifique rwandaise. Lorsque la guerre civile se déchaîne, les deux amoureux sont séparés. Après une absence de plusieurs mois, il tentera toutefois de la retrouver.

Un tournage éprouvant

Lors du tournage au Rwanda, Luc Picard a dû travailler dans un environnement où les blessures du passé sont toujours vives et les spectres du génocide encore très présents. Celui qui incarne le journaliste désillusionné Bernard Valcourt a certainement eu un choc dès son arrivée en Afrique. « Il y a beaucoup de monde. Tout est inachevé, tout est en construction. Tu as l’impression de voir une fourmilière. C’est très différent d’ici ».

Seul film francophone à aborder cette tragédie, Un dimanche à Kigali a demandé 38 jours de tournage au Rwanda, à raison de 12 heures par jour. L’expérience a été troublante et très exigeante pour l’acteur : « D’abord, j’avais des appréhensions. C’est un événement tellement grave le génocide, je ne savais pas comment j’allais me sentir là-bas. Il y a aussi des questions de sécurité, il y a encore des problèmes aux frontières, des gens qui se font massacrer. Je ne savais pas comment je vivrais avec ces fantômes du génocide, dans un pays qui est comme hanté. C’est en soi troublant. »

Si les Rwandais en général sont assez prudes et parlent peu de cet épisode de leur histoire, certains se sont tout de même confiés à Picard qui revient de ce tournage transformé : « Ça m’a beaucoup marqué, déjà le voyage en Afrique pendant 2 mois c’est assez pour transformer quelqu’un. Je ne me suis pas complètement remis de cette expérience».

« Jeter de la lumière sur ce pays là, un pays enclavé, coupé du reste du monde, c’est quelque chose d’important. C’est à la fois douloureux pour eux, mais souhaité » affirme l’acteur.

Luc Picard est porte-parole depuis maintenant 8 ans de l’organisme Développement et paix qui travaille à combattre la pauvreté dans les pays du Sud et à promouvoir une plus grande justice au plan international. « La raison pour laquelle j’ai accepté d’être porte-parole, c’est que ce n’est pas un organisme qui ramasse de l’argent. Ils sont là-bas et travaillent avec des gens dans le pays. Ils apportent donc un soutien technique et financier aux gens qui sont déjà sur le terrain pour aider. Ils préfèrent offrir aux gens les outils pour pêcher, plutôt que de leur donner un poisson ».

L’actrice française d’origine sénégalaise Fatou N’Diaye incarne le personnage de Gentille dans Un dimanche à Kigali, une jeune Rwandaise qui tombe éperdument amoureuse du personnage qu’interprète Luc Picard.

Tout comme pour Luc Picard, Fatou N’Diaye avait des inquiétudes quant au tournage dans le pays de la tragédie, mais celles-ci se sont toutefois estompées au contact des Rwandais : « Avant d’aller au Rwanda, j’avais très peur de ce que j’allais penser. Je m’étais informée concernant le génocide, et je me demandais comment j’allais réagir quand j’allais être confrontée à cela. Mais quand je suis arrivée là-bas, d’un seul coup c’est comme si j’avais oublié cette histoire et que je découvrais le Rwanda d’aujourd’hui, les gens qui sont là maintenant. Je suis tombée en amour presque immédiatement avec les Rwandais. Ce sont des gens qui sont très actifs, pas passifs. Des gens qui regardent en avant et qui font dans la réconciliation et pas la rancœur. »

Si cette expérience a été éprouvante pour l’actrice, elle en garde toutefois des souvenirs impérissables. Elle a entre autres été touchée par la façon de vivre des Rwandais qui, sans oublier le passé, regardent maintenant vers l’avant : « Ce tournage m’a transformé déjà dans le rapport humain que j’ai eu avec les Rwandais. Il est presque impensable, quand on connaît ces gens, de s’imaginer que de telles horreurs ont pu se passer. Mais ce qui est le plus étonnant, c’est que ces gens ne vivent pas dans la honte, ils ne sont pas gênés de ce qui leur est arrivé. Il y a une volonté de repartir, de se remettre sur pied et de continuer à avancer, tout en gardant en mémoire cet événement afin que cela ne se reproduise plus jamais. »

Quant à l’expérience d’un tournage avec une équipe québécoise : « C’est toujours différent, mais c’était particulièrement différent et particulièrement bien. J’ai été chanceuse, c’était une équipe merveilleuse. Je ne sais pas si tous les Québécois sont aussi bons et généreux que les gens avec qui j’ai travaillé, mais si c’est le cas, c’est fantastique. Il n’y a que le climat qui joue contre vous (rires). »

Et que retient l’actrice de ce film : « Au milieu de cette horreur, de ce chaos, il y a la possibilité pour deux êtres de se rencontrer et de s’aimer. Ce sont les contrastes qui sont étonnants. D’autant de mal et d’absurdité peut naître un désir, voire une urgence d’aimer. »

Un film important voire nécessaire

La productrice Lyse Lafontaine a été l’instigatrice de ce projet. C’est immédiatement après avoir lu le roman de Gil Courtemanche que le projet d’en faire un film est né. « J’ai appelé Robert Favreau qui était pour moi la personne qui pouvait faire ce film. Je lui ai dit de lire le livre et il a ensuite accepté de réaliser le film. »

« Le tournage a été assez complexe à préparer, mais nous avons eu une excellente collaboration de la part des autorités rwandaises. Mais il ne faut pas oublier que c’est le tiers-monde. Donc, ils n’ont pas d’équipements pour le tournage, ils n’ont que quelques hôtels. Par ailleurs, pour les besoins du tournage, un médecin et trois psychologues étaient sur place afin d’aider les acteurs et figurants rwandais qui devaient revivre d’une certaine manière le drame qu’a été cet événement. »

Le réalisateur et scénariste Robert Favreau, qui nous a donné en 2000 le merveilleux Les muses orphelines, n’a pas hésité à faire ce film après avoir lu le roman de Gil Courtemanche : « Je jouais vaguement avec l’idée, en 2001, de faire quelque chose sur Roméo Dallaire. Mais au même moment, la productrice, Lyse Lafontaine, m’appelle et me dit « As-tu lu le roman de Gil Courtemanche, Un dimanche à la piscine à Kigali? Il faut que tu le lises, moi je vais le produire et il faut que tu le fasses. » Donc j’ai lu le roman et j’ai été moi aussi particulièrement remué par cette histoire-là, mais aussi terrorisé parce que je voyais ce que cela voulait dire. L’ampleur du défi. Mais finalement, je pense que l’importance du sujet et la qualité du roman dans ce qu’il arrivait à mettre ensemble, c’est-à-dire cet amalgame étrange et très puissant de beautés et d’horreurs toujours entrelacés ont fait disparaître mes appréhensions. »

Un dimanche à Kigali a été entièrement tourné au Rwanda et pour le réalisateur, c’était d’une importance capitale : « C’était incontournable. En tant que réalisateur, mon défi c’est de rendre les choses réelles. J’avais donc besoin d’être là, de pouvoir les questionner, vivre avec eux, voir dans leurs yeux l’approbation. C’est de la matière pour un réalisateur, c’est incroyable. »

Le cinéaste a été touché profondément par l’histoire du peuple rwandais et leur manière de vivre aujourd’hui, encore bercés par le triste souvenir de ce drame : « Ils sont dans cette mémoire là en permanence, ils vivent avec ce drame continuellement. Une femme qui s’est fait violer me disait qu’elle devait prendre l’autobus chaque matin avec trois de ses violeurs. Des parents marchent sur un coin de rue où leur enfant est mort. D’ailleurs, du 6 au 13 avril, la ville est fermée et c’est une période de commémoration pour eux. Les gens regardent des images du génocide, certains racontent leur histoire dans les rues. Nous, on perd un être cher et on est là-dedans pendant trois ans. Eux, c’est leur famille complète qui est disparue. Et pour eux, le film est important, il faut que leur histoire soit racontée et montrée, parce qu’il ne faut pas oublier que la raison pour laquelle le génocide a eu lieu, c’est précisément parce qu’on a fermé les yeux. »

Puis, le réalisateur a pensé à Luc Picard, avec qui il avait travaillé dans L’ombre de l’épervier, pour incarner le personnage principal : « Pour moi c’était évident, instantané. J’ai dit à Lyse, l’acteur pour ça, c’est Luc ».

Robert Favreau nous a également parlé des différences que comporte son film par rapport à l’œuvre originale : « La pire chose qu’on peut faire à un roman c’est de l’adapter fidèlement. Voilà pourquoi mon film comporte quelques différences. Un roman est bon parce qu’il a été écrit pour être lu. Par contre, la même histoire peut ne pas passer au cinéma. C’est comme si, pour être fidèle, il fallait être infidèle. J’ai donc plutôt tenu à coller à l’esprit du roman, mais je ne me suis pas imposé d’être fidèle parce que ça n’aurait pas fonctionné au cinéma. »

Enfin, le cinéaste nous résume son film en quelques phrases magnifiques : « L’être humain est capable du pire et aussi du plus grand, la grandeur d’âme est aussi immense que la bêtise, ce qui s’est passé là-bas n’est pas arrivé à des bêtes, mais à des êtres humains et enfin, ce qui est arrivé là-bas, nous en sommes tout autant responsables que les Rwandais.



En guise de conclusion, un mot du réalisateur : « Ce que j’espère, c’est que ce film réussira à faire des brèches dans notre indifférence, dans notre passivité par rapport à ce qui s’est passé. Peut-être venir nous ébranler, nous questionner. »

Un dimanche à Kigali sera en salle, partout à travers le Québec, dès mercredi le 12 avril.

Propos recueillis par Sébastien Légaré
Textes par Stéphanie Nolin

Photos par Jean-Sébastien Labrecque

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