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Critique du film Un prophèteRécompensé à Cannes et peut-être bientôt aux Césars et aux Oscars, «Un Prophète» est assurément le plus grand film de Jacques Audiard.
«Regarde les hommes tomber», «Un héros très discret», «Sur mes lèvres», «De battre mon coeur s'est arrêté» : Jacques Audiard n'aura eu besoin que de quatre films pour imposer la marque de son cinéma. Un cinéma juste, frontal et poétique à la fois, qui sait aussi, et ce n'est pas une mince affaire, filmer les hommes. Des hommes magnifiquement imparfaits, des petites frappes au cœur sensible, des carapaces en acier qui se fendent sous nos yeux. Malik, veine qui fait palpiter «Un prophète», ne fera pas exception dans la lignée des héros audiardiens. C'est le décor qui change. Condamné à 6 ans de prison alors qu'il n'a que 19 ans, illettré, Malik va découvrir, effaré, le monde carcéral, ses codes et ses violences. Pourtant s'il tombe vite sous la coupe d'un groupe de prisonniers corses qui dirige l'endroit, il ne tardera pas à s'affranchir de toute autorité pour imposer lui-même, en silence et discrètement, sa propre loi. L'élève dépasse le maître. Le garçon devient un maître. L'instinct a parlé. Si Jacques Audiard n'a jamais caché son admiration pour le grand cinéma américain des années 70 et ses genres («De battre mon coeur s'est arrêté» était ainsi adapté de «Fingers» de James Toback), «Un Prophète», récompensé d'un grand prix au dernier festival de Cannes, est peut-être le film qui vient le plus nettement incarner la filiation. Références aux jeux habités de Robert de Niro ou d'Harvey Keitel, travail sur les ombres et les lumières évoquant «The Godfather», fébrilité des cadres toute scorsesienne, absence de jugement moral sur ses personnages rappelant le cinéma d'un Coppola : les ombres des grands sont là. Mais elles n'empèsent rien. Là où d'autres auraient en effet succombé à la tentation de l'hommage nostalgique ou été paralysé par la majesté des souvenirs convoqués, Audiard va plutôt s'en servir pour planter le décor d'une mythologie à l'intérieur duquel laisser éclore sa propre subjectivité, sa propre personnalité de metteur en scène. Magnifiquement construit, creusant les psychologies de ses personnages avec soin et précision, malgré quelques rares longueurs, le scénario d'un «Prophète» s'élève en effet par la grâce d'une mise en scène admirablement maîtrisée. Étouffante, acérée comme un coup de rasoir, rugueuse, profitant d'un éclairage sans artifices, elle vient saisir à la gorge son spectateur le laissant sans cesse sur le qui-vive, lui assénant ses images comme autant de vérités à entendre. Le choc est immense. Mais il ne serait probablement rien sans les deux acteurs faisant de ce «Prophète» un véritable coup de maître. Tahar Rahim, d'abord, dans un premier grand rôle, incarnant Malik avec une sorte de sérénité percée d'éclats de sauvagerie saisissants et Niels Arestrup ensuite, immense comédien de théâtre français, en chef mafieux au charisme glaçant, dont la voix douce et calme vient transformer chaque apparition en moment d'une intensité absolue. Leur duo, affrontement du feu et de la glace, est de ceux qui font les grands films, de ceux qui font les grands souvenirs de cinéma. «Un prophète» en est assurément un.
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